Un archipel d’eau douce au cœur du Berry

Coincé entre plaine et Sologne, le Val d’Yèvre dessine sur la carte du Berry un maillage étonnant d’étangs. Ici, entre Bourges et Avord, l’eau dompte la terre avec une familiarité ancienne. On compte près de 120 plans d’eau sur le bassin de l’Yèvre, dont la surface cumulée frôle les 2 400 hectares (Conseil départemental du Cher). Derrière chaque ride sur l’onde, une parcelle d’histoire locale, des pratiques séculaires et un foisonnement de vie.

Mais ces étendues paisibles cachent des dynamiques qui dépassent l’imaginaire : zones refuge, haltes migratoires, réservoirs de biodiversité… Si les étangs ont longtemps été modelés par la main de l’homme (gestion piscicole, agro-pastoralisme ou chasse), ils sont aussi devenus des lieux précieux pour la faune et la flore qui traversent ou élisent domicile dans nos campagnes.

Les étangs, catalyseurs d’une biodiversité fragile et foisonnante

Une mosaïque d’habitats : de la roselière à la prairie inondée

L’un des secrets de la richesse biologique des étangs tient à la diversité des milieux qu’ils abritent. Autour de la pièce d’eau coexistent :

  • La roselière : fourré dense de roseaux qui sert de nurserie à de nombreux amphibiens et oiseaux nicheurs (ralle d’eau, grèbe castagneux),
  • Boisements humides et saulaies : abris pour micromammifères, reptiles et insectes,
  • Pâtures et prairies inondées : lieux de halte pour limicoles et refuges pour des plantes rares comme la Laîche faux souchet,
  • Queue d’étang : zone vaseuse très riche où foisonnent larves, crustacés et invertébrés, première source de nourriture pour beaucoup d’espèces.

Selon une estimation de la Fédération départementale des chasseurs du Cher, un étang de 10 hectares dénombre en moyenne 150 espèces végétales et plus de 200 animaux différents observés sur une même année (FDC Cher).

Jusqu’aux migrations : relais européen pour la faune ailée

Les étangs du Val d’Yèvre forment autant d’escales vitales pour des oiseaux venus du nord de l’Europe ou d’Afrique. Le grèbe huppé, la sarcelle d’hiver, mais aussi la spatule blanche font de ces plans d’eau des haltes régénérantes lors de leurs périples migratoires. La Ligue pour la Protection des Oiseaux (LPO) a recensé dans le secteur du Cher plus de 90 espèces d’oiseaux d’eau au printemps, dont 17 espèces patrimoniales (LPO BFC).

Pour ne citer qu’un cas marquant : lors d’un comptage hivernal de 2022 sur l’étang de Goule, ce sont plus de 5 000 individus (canards souchets, oies cendrées, fuligules milouins) qui ont été observés en seulement 48 heures.

Eaux troubles mais bienfaitrices : le rôle écologique des étangs

Des fonctions naturelles capitales

Au-delà de l’intérêt paysager, les étangs jouent plusieurs rôles-clefs dans la trame écologique :

  • Retenue des eaux pluviales : ils limitent la violence des crues et régulent le débit des rivières (source : Agence de l’Eau Loire-Bretagne),
  • Dégradation de polluants : grâce à la végétation aquatique, ils participent à la rétention des nitrates et des pesticides issus de l’agriculture alentour,
  • Stockage du carbone : la sédimentation lente dans les étangs, couplée à la présence de zones humides, permet un stockage significatif de carbone organique, enjeu clé pour la lutte contre le réchauffement climatique (Ministère de l’Écologie),
  • Maintien de la température locale : l’évaporation d’eau et l’ombrage végétal contribuent à la fraîcheur estivale du microclimat rural.

Certains étangs servent également « d’ascenseurs à biodiversité » : si l’on compare deux parcelles agricoles identiques, celle bordée par une zone humide comme un étang présente jusqu’à 60 % d’espèces animales en plus (Le Télégramme).

Des espèces emblématiques et menacées au Val d’Yèvre

La cistude d’Europe : vieille de plusieurs siècles, menacée comme jamais

Reptile discret, la cistude d’Europe trouve dans les étangs du Berry une dernière terre de refuge. Victime d’artificialisation et de braconnage, cette tortue aquatique séduit par sa longévité (jusqu’à 80 ans) et sa rareté : sur tout le Centre-Val de Loire, on ne recense plus qu’une cinquantaine de sites de ponte actifs (DREAL Centre-Val de Loire).

  • Autres espèces notables :
    • Le triton crêté, amphibien inscrit sur la liste rouge de l’IUCN,
    • La pie-grièche écorcheur, oiseau menacé en Europe de l’Ouest,
    • La loutre d’Europe, revenue timidement depuis les années 2000 grâce à des corridors écologiques liés aux étangs et à l’Yèvre.

Des végétaux rares et d’utilité écologique

Les bords d’étangs abritent également des plantes menacées à l’échelle régionale : la Littorelle à une fleur, indicateur de milieux humides peu perturbés, ou encore l’Utriculaire, plante carnivore aquatique. La Flore du bassin de l’Yèvre a recensé 233 espèces végétales sur les rives et les mares de la communauté de communes de Vierzon Sologne Berry en 2021 (CBNBP).

Gestion humaine : équilibre précaire et expériences réussies

Entre usages traditionnels et reconquête écologique

Nombre de ces étangs sont d’anciens sites monastiques, moulins ou viviers réhabilités au fil du temps. Si la gestion piscicole prédomine encore (la carpe du Berry reste une spécialité locale prisée), plusieurs initiatives conjuguent désormais entretien traditionnel et amélioration de la biodiversité.

  • Les étangs communaux de Moulins-sur-Yèvre : labellisés ENS (Espace Naturel Sensible), ils alternent vidange raisonnée et pâturage extensif pour favoriser les amphibiens.
  • Le sentier nature de l’étang de Quincy : programme de sensibilisation avec pose de nichoirs, suivi ornithologique participatif avec les écoles du secteur.
  • Le pâturage raisonné dans la prairie Marcilly : introduction de vaches Highland pour conserver les pelouses humides et limiter la colonisation par les saules.

Le conservatoire régional (CEN Centre-Val de Loire) travaille depuis 2015 à la restauration de mares annexes pour garantir la reproduction des amphibiens, tout en négociant avec pêcheurs et agriculteurs (voir CEN Centre-Val de Loire).

Défis actuels et vigilance nécessaire

Mais la fragilité de ce patrimoine naturel reste un sujet brûlant. En cause : l’eutrophisation (accumulation de nutriments et algues toxiques), la diminution du niveau d’eau en été, ou encore la fragmentation liée à l’urbanisation. À l’échelle régionale, un quart des étangs recensés en 2018 présentaient des signes de déséquilibre écologique marqué (Observatoire de l’Eau Loire-Bretagne).

Des solutions existent cependant, des plus traditionnelles aux innovations récentes :

  • Gestion différenciée de la végétation aquatique,
  • Passages à faune sous les digues pour les amphibiens,
  • Lutte biologique contre les espèces invasives,
  • Mobilisation citoyenne pour les suivis annuels (science participative).

Marcher, écouter, observer : découvrir les étangs autrement

Enfin, les étangs du Val d’Yèvre ne sont pas réservés aux seuls naturalistes. Loin des sentiers battus, ils offrent des havres de tranquillité, propices à la flânerie ou à la contemplation. De la levée du jour sur l’étang de Lazenay aux grandes migrations automnales sur le site de Menetou-Râtel, chaque saison offre ses surprises.

  • Circuits balisés à Saint-Just et Brécy (guides téléchargeables sur le site de l’Office de tourisme de Bourges),
  • Journées « nature et pêche » à Allogny, en mai et septembre,
  • Expositions photo à la Maison de la Nature de Neuvy-sur-Barangeon.

Accepter de prendre le temps, d’écouter les rousserolles ou d’observer le ballet des libellules, c’est déjà contribuer à la préservation de ces milieux. Les étangs du Val d’Yèvre rappellent que la biodiversité n’est ni un mot ni un slogan : c’est un engagement quotidien, discret mais nécessaire, pour maintenir vivante l’âme de nos paysages du Berry.

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